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Saison 2007-2008
Création
Texte et mise en scène – Carole Thibaut / Avec Catherine Anne, Jean-Pol Dubois, Hocine Choutri / Lumières – Didier Brun / Chorégraphie – Philippe Ménard / Construction décor – Yves Cohen / Peinture décor – Patricia Labache
Un père arrive un jour chez sa fille. Le père est âgé. La fille a plus d’une quarantaine d’années. Ils ne se sont pas vus depuis la mort de la mère, dix ans auparavant. Le père coule une vieillesse solitaire et assez morne, dans une petite ville de province. La fille habite seule un appartement trop grand et impersonnel dans un important centre urbain.
L’arrivée impromptue du père dérange l’existence bien réglée de la fille. Elle manifeste ouvertement son mécontentement. Le père ne réagit aux agressions de la fille que par quelques plaintes ou quelques piques en retour.
Arrive Ric, l’ami de la fille. S’établit entre les deux hommes une relative complicité, aidée par l’alcool et les blagues de potache du père. La fille finit par casser brutalement ce moment d’intimité, en humiliant ostensiblement le père devant Ric avant de demander à ce dernier de les laisser seuls.
Le père apprend à la fille qu’il est atteint d’une maladie, sur laquelle on n’aura pas plus de précisions, sinon que, selon ses dires, elle ne lui laisse que quelques mois sinon quelques semaines à vivre. La fille affirme ne pas se sentir concernée puis ne pas le croire. Le père lui dit qu’il est venu chez elle pour lui demander de l’aider à en finir, ne trouvant pas le courage de mettre fin lui-même à ses jours. La fille lui oppose un refus catégorique et lui demande pourquoi il n’a pas été trouver le fils qui fut toujours le préféré du père. Le père lui rétorque qu’elle seule peut faire cela pour lui, car elle est pareille à lui. La fille rejette cette ressemblance avec violence.
Les heures s’égrènent. Les bouteilles vides s’amoncellent entre le père et la fille. De temps en temps, Ric revient se joindre à eux puis repart, les laissant seuls face à face. Au cours de la nuit, ils vont ainsi, tous les trois, régler leurs comptes d’amour et de haine, jusqu’à ce que, au petit matin, chacun prenne la décision qui modifiera le cours de sa vie.
Faut-il laisser les vieux pères… fait suite, de manière indirecte, à Avec le couteau le pain.
Avec le couteau le pain raconte l’histoire de la gamine, subissant la violence du père et l’indifférence de la mère, avant d’être fiancée à, Norbert-le-jeune-homme, ersatz du père. La pièce s’achève sur le départ de "la gamine", quittant la table de ses noces après avoir occis (symboliquement ?) son fiancé. Elle quitte ainsi le cercle familial pour s’enfoncer dans le vaste monde, un couteau à la main, s’étant libérée de l’oppression et de la violence subies, certes, mais ayant perdu et la parole et son identité.
Dans Faut-il laisser les vieux pères… "la gamine" aurait vieilli puisque l’histoire pourrait se dérouler 30 ans après ; elle aurait réussi malgré tout à se construire une vie, en coupant tout lien avec son passé familial. Mais la venue impromptue du père met en péril l’équilibre précaire sur lequel repose son existence et "la gamine" devenue ici "la fille" est alors obligée de se confronter à son histoire, à ce qui, elle est bien obligée de le reconnaître, la fonde, malgré tout.
Comme pour chacun de mes textes, le désir de cette pièce est né de la lecture d’une autre pièce : La force de tuer de Lars Noren, qui, m’ayant profondément remuée, m’amena à me poser les questions suivantes : Et si le fils était une fille ? Une fille peut-elle avoir l’envie d’une part, la force d’autre part, de "tuer" le père ? Comment cela peut-il résonner sur la page ? Quels mémoires, instincts, réflexes inconscients et collectifs cela bouleverse-t-il ? Pourquoi cela parait-il monstrueux et sacrilège ?
J’ai donc choisi de traiter la haine filiale du point de vue de la fille. C’est ainsi qu’est né Faut-il laisser les vieux pères… En littérature, la figure des filles est généralement porteuse de pardon et peut par là, souvent au prix de son propre sacrifice, apaiser les malédictions familiales. Si la rivalité l’oppose parfois à la figure de la mère, elle est toujours pour le père le bras consolateur, le soutien moral ou physique. Par ailleurs, il manque aux personnages de femmes dans la littérature théâtrale la possibilité d’exister autrement que dans des fonctions souvent stéréotypées, liées à leurs états féminins. (A cet égard, par exemple, Tableau d’une exécution d’Howard Barker fait figure remarquable d’exception, en mettant en scène dans toute sa complexité une femme artiste peintre engagée). Peu à peu l’écriture s’est dessinée, et, comme à chaque fois, s’est éloignée de l’œuvre inspiratrice pour prendre sa propre identité et son autonomie. Mais les questions initiales n’ont jamais cessé de se poser et de guider mon écriture, tout au long de cette année de travail.